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Histoire du préservatif

ImageMettre une « barrière » entre les anatomies de l’homme et de la femme pour espacer les grossesses est une idée qui germa sûrement très tôt dans l’esprit humain. Même si les connaissances sur la génération sont restées longtemps limitées, il y a des milliers d’années que nos congénères, notamment les éleveurs, ont pressenti le rôle de la semence masculine introduite dans l’appareil génital féminin au cours des ébats les plus intimes. Empêcher cette intromission pour espacer les accouchements, tel est le principe de la contraception locale ; son origine est plus ancienne qu’on ne l’a longtemps cru, probablement bien avant l’écriture comme le suggère la mythologie. Pasiphaé, la femme de Minos, le roi de Crète, lasse des relations adultérines de son époux, lui avait jeté un sort : son sperme contenait serpents, scorpions, mille-pattes pour tuer les femmes avec lesquelles il s’unirait. Mais Procris, l’épouse de Céphale, devenue la maîtresse de Minos, voulut contourner ce risque et, pour s’en protéger, elle se serait servie d’une vessie de chèvre pour s’unir à lui. La saga du préservatif débuterait ainsi par cette légende ...

Dans l’Egypte ancienne, des papyrus témoignent de l’utilisation de tampons contraceptifs par les femmes. Une de leurs recettes est décrite dans le papyrus Ebers dont la date est située entre 1500 et 1600 ans avant notre ère. Des mixtures à visée contraceptive étaient faites de gommes et de feuilles de végétaux puis introduites dans le vagin, une sorte de préservatif féminin. En Egypte encore, la notion de préservatif masculin était établie puisque, sous la XIXe dynastie, le pénis de certaines momies égyptiennes était enveloppé dans un pochon décoré en couleurs pour assurer à ces notables protection au Royaume des morts.

Les Grecs plus pragmatiques fabriquèrent de vrais préservatifs pour les hommes, des pochettes en vessie de chèvre, en intestin de porc ou en coecum de bouc, une confection poursuivie dans la Rome antique. Ces « gants de Vénus » comme les appellera Shakespeare avaient un dessein purement anticonceptionnel. A cette même époque et dans le même but, nombre de femmes plaçaient au fond de leur vagin une éponge imbibée de vinaigre et d’aromates, une pratique qui faisait la fortune des pêcheurs d’éponges notamment en Syrie où elles avaient la réputation d’être d’une extrême finesse.

La diffusion du préservatif gagna plus tard l’Orient et, vers le 10ème siècle, on sait que sa texture changea en Asie : au Japon, il était fabriqué en écailles souples nacrées alors qu’en Chine, il était fait en papier de soie huilé. En Occident l’usage du « petit sac protecteur fait en boyau » a continué à être préconisé au Moyen-âge par les médecins arabes comme Rhazes.

Le 16e siècle a constitué une étape importante dans l’histoire du préservatif avec la survenue de l’épidémie de syphilis (le « mal français » pour les anglais). Partie de Naples, touchant essentiellement des soldats qui n’avaient plus de raison de se battre, cette maladie redoutable gagna alors toute l’Europe et sa transmission sexuelle fut reconnue d’emblée malgré les connaissances médicales limitées de l’époque. Bien des textes font de Gabriel Fallope (1523-1562) le découvreur du préservatif. Cet anatomiste italien de Padoue, préconisait en effet de placer autour du pénis un fourreau de toile imbibé d’une préparation médicamenteuse pour être protégé des maladies vénériennes : il l’avait écrit dans son traité De morbo gallico (Du mal français) paru peu de temps après sa mort. Il y faisait état de son expérience sur 1100 hommes qui avaient suivi sa méthode : aucun d’entre eux n'avait été infecté par la "carie française" ou syphilis. Ces lignes écrites en latin  par Fallope et consacrées à cette mesure efficace font encore l’objet de discussions sur la traduction d’un verbe : faut-il lire que ce préservatif en lin devait être placé quand l’homme « aura un rapport » ou « aura eu un rapport » ? Dans ce dernier cas, le « préservatif » de Fallope ne serait qu’un pansement imbibé de médicaments à garder quelques heures après le rapport physique et non un préservatif au sens où on l’entend aujourd’hui. Quelle que soit la traduction retenue, il y est clair que Fallope cherche par ce moyen à combattre la syphilis, un mérite que lui reconnaîtra la postérité. Astruc (1684-1766) le rappellera dans son livre De morbis venereis (Au sujet des maladies vénériennes) paru en 1736, livre dans lequel il emploie le mot contagion pour expliquer la diffusion des maladies sexuellement transmissibles. Il y cite aussi Turner (1667-1742) un médecin britannique qui pour la première fois a préconisé l’usage d’un « condum » anglais contre la syphilis (Dissertation on the venereal disease) (1717). L’étymologie de ce mot suscite encore des discussions de nos jours. Est-ce la traduction anglaise d’un mot latin ou est-ce un mot nouveau anglais apparu au tout début du 18e siècle ?

Le condom pourrait être la simple traduction du nom anglais condum, lui-même tiré du verbe latin condere, qui signifie cacher, protéger, mettre de côté sachant aussi qu’en latin « con / cuni » signifie le sexe féminin ou le terrier du lapin. Pour Swediaur (1748-1824) un médecin autrichien qui a contribué à distinguer la syphilis de la blennoragie (« chaude pisse »), ce nom provient de son inventeur, le docteur Condom, le médecin personnel de Charles II d’Angleterre de 1660 à 1685. Cette version longtemps retenue est abandonnée car le docteur en question n'a jamais existé. Pour l’allemand Richter, le mot viendrait du mot perse Kendü (ou Kondü), un récipient en terre cuite pour stocker les graines. D’autres encore ont rattaché ce nom à la ville de Condom, dans le Gers, où des bouchers des abattoirs auraient fabriqué des condoms à partir d'intestins d'animaux. On sait qu’au 18ème siècle, les préservatifs étaient fabriqués par les baudroyeurs à partir de boyaux d’animaux mais il ne semble pas que ceux de Condom aient été à l’origine du mot.

Au cours du 18e siècle, beaucoup d’histoires ont fleuri liant l’usage du préservatif au libertinage. A partir de 1766, en Europe, quelques boutiques ont fait de la propagande destinée à la vente de cet objet parfois en lin ou en soie maintenu par un ruban. A cette époque, en France, le préservatif était réservé à quelques privilégiés. A la Révolution française puis sous le Directoire son utilisation s’est plus répandue, à la faveur de la libération des mœurs. A Paris, des maisons, telle celle de Gros Millan, sise rue de Beaujolais, près du Palais-Royal, se spécialisèrent dans sa vente.

Au 19e siècle, l’histoire du préservatif a été marquée par de nouveaux épisodes liés cette fois aux progrès de la chimie. Le préservatif est alors fabriqué à partir du latex produit par un arbre, l’hevea brasiliensis, l’arbre à caoutchouc. La dissolution du caoutchouc dans la térébenthine en ébullition le rend imperméable. Cette découverte de Peal en 1791 est appliquée industriellement par Charles Macintosh à partir de 1823. Dans son usine de Glascow, il fait confectionner les premiers imperméables puis à partir de 1870 des capotes en caoutchouc ; plus tard encore, et uniquement l’hiver, les ouvriers fabriquent des préservatifs imperméables.

Une autre propriété du caoutchouc est créée par la chimie. Ce matériau cassant par temps froid, collant par temps chaud, est transformé par l’addition de soufre. Utilisant cette découverte faite par Ludersdorf et Hayward en 1834, Goodyear montre en 1839 que la cuisson du caoutchouc dans ces conditions le rend élastique. Dans les dix ans qui suivent Goodyear et Hancock se servent de ce procédé de vulcanisation pour fabriquer les premiers préservatifs à la fois résistants et élastiques.

Les propriétés du caoutchouc vulcanisé font grande impression ce qui favorise la publicité sur les préservatifs. Cette période historique est marquée par les théories de Malthus qui préconise un frein démographique pour des raisons économiques mondiales. Il est question de « vêtements imperméables à usage intime », de préservatifs en caoutchouc lavables et réutilisables, voire « inusables ». La morale garde ses distances avec l’usage de cet objet qui épargne les grossesses non désirées aux filles de «mœurs légères» ou aux soldats, une connotation grivoise qui rebute les mères de famille. Pour ces raisons, la vente de préservatifs reste marginale en France et, aux Etats-Unis, en 1873, la Loi interdit même la fabrication de tout moyen contraceptif.

Au début du 20e siècle, le préservatif est muni d’un réservoir et devient commercialisé sous des formes, des couleurs, des parfums variés. Il existe même en ce début de siècle un préservatif féminin, « Le Pratique », qui connaît un franc succès avant d’être abandonné quelques années plus tard. Malgré la découverte récente des germes responsables des infections génitales, la syphilis et la gonococcie, l’usage du préservatif n’est pas vanté spécialement pour ses vertus prophylactiques et garde une connotation ludique.

En 1920 la loi française réprime toute incitation à l'avortement et toute propagande anticonceptionnelle pour favoriser une politique nataliste au sortir de la guerre mais la vente libre ou plutôt confidentielle des préservatifs reste possible ; des catalogues de pharmacie proposent des « produits d’hygiène en caoutchouc » réservés aux hommes. Aux Etats-Unis au contraire, les ventes plus libres s’envolent et il y a même construction d’une usine de fabrication à Hackney, en 1932. Cinq cents millions de préservatifs sont vendus en 1937, sur l'ensemble du territoire américain. Pendant la guerre, lors des débarquements, les soldats américains se servent de préservatifs pour protéger les canons de leur fusil du sable et de l'eau. Les préservatifs vont servir aussi aux marins de toutes les mers pour mettre à l'abri de l'eau, rations alimentaires, allumettes ou cigarettes, une idée reprise plus tard encore par les passeurs de  drogue.

En France, dans les années 60, la Loi de 1920 renforcée par les lois pronatalistes du gouvernement de Vichy, dont le slogan était « la France a besoin d’enfants »,  est remise en cause. A cette même époque, la contraception qui était presque exclusivement mécanique devient médicale avec l'apparition de traitements hormonaux, « la pilule ». Une révolution législative suivie par la révolution sexuelle de 1968 survient.  En 1967, est votée la loi Neuwirth, qui abroge la loi anti-avortement de 1920, autorisant ainsi la vente des produits contraceptifs jusqu'à 21 ans – la majorité légale à l’époque. Elle est complétée en 1974, sous l'impulsion de Simone Veil, par une nouvelle loi autorisant la contraception, l'importation, la fabrication et la vente en pharmacie de produits définis comme contraceptifs. Cette loi ne permet pourtant pas de promouvoir le préservatif.

Dans les années 80, le virus du sida apparaît. Il va se propager progressivement à la planète entière. La France va autoriser finalement la publicité sur le préservatif en 1987, sous réserve d’obtention d’un visa de l’Agence de Sécurité Sanitaire des Produits de Santé, au même titre qu’un médicament. Le préservatif féminin commercialisé pour la première fois en 1992 en Suisse et en Grande-Bretagne, puis en 1994 aux Etats-Unis, se vend en France à partir de l’année 1999. Un nouveau matériau plus résistant et plus fin que le latex, le polyuréthane, est employé pour sa fabrication.

Aujourd’hui, le préservatif est le seul et unique moyen de protection efficace pour lutter contre les infections sexuellement transmissibles (IST), tout particulièrement contre le VIH mais aussi contre d’autres virus comme celui de l’hépatite B à l’origine de cancers. L’expérience menée sur plusieurs années en Thaïlande a démontré son efficacité.

Objet de dérision ou objet tabou, le préservatif est passé de l’ombre à la lumière en quelques années avec la dramatique pandémie de sida, une maladie souvent couplée à la tuberculose. Des discours au nom de la morale ou de traditions éducatives, freinent parfois encore les efforts de ceux qui vantent son usage. Les médecins, les soignants, les éducateurs considèrent que le préservatif est à la fois un moyen de contraception et un outil de protection majeur contre les IST. Son changement de statut dans les esprits et dans les propos constitue un véritable enjeu de santé publique. Cela exige une dynamique incessante, des démarches pédagogiques innovantes et multiples constamment renouvelées pour une communication très active sur les meilleurs moyens de faire rimer santé et sexualité.


JG

 
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